L'hiver
Histoires courtes
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Apéritif
En ce premier jour de l'hiver, dissimulé dans l'ombre d'une colonne, vous observez comment, debout au comptoir d'un petit bar de banlieue, une main enfoncée dans la poche de votre pantalon, passant sans arrêt votre deuxième main dans vos cheveux en bataille, vous buvez un apéritif.
Après plus d'une heure d'observation, n'y tenant plus, vous vous levez. Hésitant un peu, vous vous approchez et, trébuchant sur les premiers mots, produisant des formules embrouillées, vous vous adressez la parole.
Vous faites facilement votre connaissance. Appréciez votre humour, votre conversation. Découvrez que vous possédez un certain charme dont vous ne saviez rien, qui vous enchante, que vous ne vous lassez plus de provoquer.
La nuit tombe. Passé, futur, vous avez tant de choses à vous dire ... à la fermeture, vous êtes toujours là, en train de vous parler.
Vous décidez de vous inviter chez vous. Vous vous suivez dans la rue. Traversez la ville chavirée dans la neige. Montez dans votre appartement. Vous installez dans votre séjour. Confortablement. Dans votre fauteuil favori. Mettez un disque et reprenez votre conversation.
Dehors, l'aube peint des guirlandes, des chiens lumineux, des ombres rouges dans la nuit des arbres. Vous parlez, parlez encore, épuisez les tiroirs, les armoires, la mémoire. Tout danse autour de vous. Plusieurs fois, vous vous endormez dans votre canapé. Sursautez, vous redressez, vous remettez à parler.
Le lendemain, vous vous réveillez allongé contre vous-même dans votre propre lit.
Chancelant de fatigue, les jambes tremblantes, vous repoussez les couvertures et vous vous levez. Assis dans un fauteuil, vous regardez comment, les yeux encore emplis de sommeil, vous préparez votre petit déjeuner. Comment, maladroitement, luttant contre l'envie de vous rendormir, vous refaites votre lit tandis que chauffe l'eau de votre café.
Tout vous semble nouveau. Chaque bruit, que pourtant vous produisez à l'identique depuis des années. Chaque objet, que pourtant vous utilisez régulièrement. Chaque attitude.
L'appartement aussi, vous le voyez avec des yeux neufs. Vous refaites le trajet qui vous a amené à choisir tel meuble, à vous décider pour telle couleur, pour tel papier peint, telle affiche, telle peinture.
Pendant que vous allez travailler, vous restez chez vous.
Profitant de votre absence, vous explorez votre chambre, votre cuisine, votre séjour. Vous ouvrez les tiroirs, les valises, les commodes. Sur le petit bureau où vous rédigez votre courrier, vous retrouvez votre écriture, vos fautes d'orthographe. Et cette manière impossible que vous avez de mettre la ponctuation dans un texte.
Armoires. Vêtements. Chaussures. Chaque jupe. Pull-over. Manteau de pluie. Vous savez pourquoi. Vous vous souvenez du jour de l'achat. Connaissez les circonstances, les lieux, les raisons de chaque acquisition.
Vous enfonçant dans tel instant, telle minute, que vous croyiez à jamais passés, vous remontez le temps. Jours de pluie, jours de brume. Vous côtoyez des meubles, des animaux, des phrases dont l'existence s'est rassemblée dans tel tissu, telle couleur, tel vêtement. Dehors, il s'est remis à neiger sur la ville.
Soudain, il vous vient à l'esprit qu'en sortant, vous n'avez pas pris votre manteau. Vous allez prendre froid, faire une grippe, une pneumonie, attraper la mort. Vous cherchez votre manteau dans l'armoire, le pliez sur votre bras, ajustez votre écharpe, enfilez un bonnet, choisissez des bottes fourrées, solides, chaudes.
Avant de quitter les lieux, vous fermez soigneusement toutes les fenêtres, les volets et la petite grille qui permet l'aération du garde-manger. Vous dévalez les escaliers quatre à quatre et, le manteau dans le pli de votre bras, vous vous mettez à votre poursuite à travers les rues enneigées.
L'hiver
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Autopsie
Comme la porte était ouverte, nous nous sommes glissés à l'intérieur. Absorbé dans son travail, penché sur sa table, malgré l'heure tardive, il ne nous a pas entendus. Nous pouvons donc nous approcher jusque derrière son dos. Nous nous déplaçons en silence. Nos chaussures sont de caoutchouc, nos chaussures sont de nuages, de brume ou de ouate.
Nous sommes maintenant à quelques centimètres de son dos. Il n'a toujours rien entendu et nous pouvons nous pencher par dessus son épaule.
La chose est étalée sur le bois blanc. Déployée, proprement écartelée sur le bois blanc de la table.
Elle est au maximum, de sa largeur. Transparente sur ses côtés, elle semble pleine en son centre. Pleine d'une substance blanche, tournant au vert en plusieurs endroits. Ses extrémités, quand à elles présentent quelques traces laissant suggérer une légère oxydation.
Elle est entourée de quelques instruments répartis à plusieurs centimètres de son pourtour. Impossible de distinguer ce qu'elle signifie mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a endormie, qu'il l'a placée sous sa loupe et qu'il s'apprête à l'écorcher, sans doute dans l'intention de la disséquer.
La surprise nous cloue sur place. Le spectacle nous laisse la gorge sèche, incapables de faire un mouvement. Nous devons y regarder plusieurs fois. Et encore ne parvenons-nous à nous convaincre de ce que nous voyons qu'en nous pinçant fermement, à de multiples reprises, au bras ou dans la main. Cependant, au terme de plus d'une demie heure d'observation, nous ne pouvons plus douter de ce que nous voyons.
Encore et encore, les yeux écarquillés, nous contemplons le corps sans défense de cette chose. Cette chose nue, endormie, froide, cette chose que nous connaissons si bien.
Et ce n'est pas tout! Un peu plus loin, dans une petite cage posée sur le plancher à quelques mètres de nous, ces mouvements ... furtifs ... répétés ... et là, au bord de la table, dans des bocaux transparents, une petite dizaine de ... d'objets similaires ... qui semblent attendre l'examen du maître.
Des mots. Aucun doute. Dans leur nudité absolue. Dans leur impudeur. Et celui de la cage est vivant puisqu'il bouge encore. Quant aux autres ... sont-ils, comme je le suppose aussitôt, conservés dans de l'alcool? Nous ne l'apprendrons pas. Mais ce sont des mots. Impossible de le nier même si malgré nos efforts à aucun moment nous ne sommes capables de reconnaître ce qu'ils signifient.
Cette expérience, cette vision, cette horreur, nous ne l'oublierons pas de sitôt. Et lorsque, sous le coup de ce spectacle macabre, nous décidons de quitter les lieux, nos jambes sont molles, nos genoux tremblent. Si bien que j'ignore encore comment nous sommes parvenus à nous ressaisir, à sortir de cette pièce comme nous y étions entrés, sans que le maître, absorbé dans son travail, ne nous remarque.
Systèmes Dysharmonie
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Dentiste
C'était un petit homme un peu rond. Si l'on excepte son embonpoint, ses joues rouges et sa mine réjouie, il n'avait rien de remarquable, de surprenant ou simplement de particulier. C'est pourquoi je fus proprement estomaqué lorsque, sans me regarder, il me tendit un billet sur lequel était écrit en lettres tremblantes:
- Le pilote du bimoteur se leva à l'instant où Isabelle s'asseyait.
Je croisai les jambes, effaçai une poussière qui pendait à ma paupière et, me frottant les yeux, j'entrepris une seconde lecture. Pas de doute, il était bien écrit:
- Le pilote du bimoteur se leva à l'instant où Isabelle s'asseyait.
Lui, mon voisin, qui venait de me passer ce message, s'était saisi du pan de mon manteau. Il tirait dessus avec insistance en murmurant des mots indistincts. Comme je tournais la tête vers lui, il eut une mimique entendue, prit ma main et y glissa un second bout de papier. Je le dépliai.
Il était écrit:
- Tous les téléphones pleuraient en même temps dans le cheval bleu.
Je n'eus qu'à peine le temps de lire. Il me tapait sur l'épaule et brandissait un troisième billet.
- Choisissez nos dégivreurs instantanés.
Je voulais lui dire que je n'avais ni le temps ni la tête ni l'intérêt à ses jeux, que d'ailleurs je n'y comprenais goutte mais il avait encore un message en main:
- Ne parlez plus dimanche.
Puis un cinquième:
- Mais votre voilier n'avance pas!
Et un sixième:
- Pourquoi vous limiter à un seul exemplaire?
Et un septième:
- Non madame, nous ne prendrons pas ce docteur dans notre valise!
Ses poches devaient être pleines. Les billets jonchaient le sol devant la chaise sur laquelle je m'étais assis. Et dans son poing fermé, toujours avec la même mimique entendue, il me tendait une nouvelle feuille. C'en était trop.
Je me levai. M'approchai de lui. Il n'était pas très grand. Je le pris par les épaules, le soulevai, le pliai plusieurs fois, soigneusement, jusqu'à ce qu'il ait la taille voulue. Alors, j'ouvris le sac que j'avais emporté et le glissai dedans, dans la poche prévue pour les stylos et les crayons. Je n'étais vraiment pas d'humeur et il m'avait cherché.
Je fermai le sac, pris un magazine posé sur la petite table basse devant moi et, tandis que sur un balcon voisin un chien aboyait , je me mis à lire.
J'entendais le bourdonnement étouffé de ses protestations au fond du sac mais je me disais que j'aurais toujours le loisir, après être passé par le fauteuil du dentiste, de le repêcher et de lui demander où il voulait en venir.
Systèmes Dysharmonie
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Héros
Il est vingt et une heure et la lune ne s'est pas levée lorsque Luigi Pirandello pénètre dans ce restaurant du centre ville. C'est une nuit calme et sombre, une soirée des plus tranquilles. Notre homme s'assied à sa table habituelle, s'apprête à passer commande au garçon qu'il connaît bien, lorsque soudain, toutes les nappes du restaurant se lèvent, quittent leurs tables et vont se rassembler vers l'office dans un conciliabule inquiétant. Toutes les nappes. Les dix-huit nappes du restaurant. De la rue, on ne remarque rien. Seul ce clapotement terrible des dents des nappes trahit le drame qui a lieu à l'intérieur. Et puis, il est vingt et une heures trente-deux précises, les dix-huit nappes, toutes ensembles, dans un nuage d'amidon et de fumées noires, dans un grincement de poulies, de roues de brouettes, de paupières mal huilées et de dents de poules, les dix-huit nappes se ruent soudain sur le pauvre dîneur attablé, se jettent sur le malheureux dramaturge, se précipitent sur l'infortuné sicilien. Un restaurant pourtant réputé! A vingt et une heure trente-trois précises, le signal est donné. Le restaurant rote d'envie. La curée peut commencer. En un clin d'oeil, les tables se font lèvres, les serveurs salive, le patron marmiton, les casseroles langues, les WC gorges, les patères glottes, la dame de caisse oesophage. A vingt et une heures trente-cinq, précises, les clients se sont faits estomac, les soupières pancréas, les salières foie, les menus bile, la caisse fourchettes, les verres à vin mie de pain et la mie de pain parmesan. Le restaurant, couché sur son client, le dévore à pleines dents. A vingt et une heure trente-sept, précises, la rose blanche qu'il portait à la boutonnière disparaît dans le ventre froid d'un congélateur. A vingt et une heures trente-huit, exactement, il ne reste rien du malheureux dîneur. Le restaurant, repu, s'assoupit dans un coin de la salle. Seuls vestiges de ce qui fut un auteur dramatique, ses lunettes cassées traînent à terre et son écharpe déchirée pend à un bouton de fenêtre. Ce restaurant vient de dévorer Luigi Pirandello!
Incidents de frontière
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Oui
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Passager Clandestin
C'est l'hiver. Sur New York. Et la ville est grise et la neige beige, noire, mouillée, emplit les rues, lentement, silencieusement, monte, océan, désert.
A l'aéroport d'Idlewild, des chasse-neige précèdent l'appareil qui vient d'atterrir. Ils roulent en cortège, roulent lentement dans la neige et viennent s'arrêter dans une petite porte jaune. Porte marquée d'un grand I rouge, réservée aux passagers de marque.
Le vol spécial est assuré par Aeroflot. Ilyouchine. Provenance, Moscou, durée du vol, 15 heures, escales, Varsovie, Berlin, Londres, Montréal.
Tandis que l'appareil roule encore sur le tarmac, aux hublots s'amoncellent déjà étoiles de givre, flocons de neige, grandes larmes de glace.
Le passager de marque s'est enfermé dans une cabine spéciale. On l'attend. Dans le salon rouge de l'aéroport, les officiels, les photographes s'impatientent.
Anton Tchekhov entame sa visite aux Etats-Unis par un retard inexplicable.
Enfin, il arrive, sur la passerelle, entre deux agents de sécurité.
'Ce petite homme? Mais oui, c'est lui! Sur ses photos, il n'a pas l'air si petit! Les photos trompent souvent sur la taille! Tout de même, je n'aurais jamais cru qu'il soit si petit! Vous avez vu ces lorgnons? Mais si, c'est bien lui! Aimable, souriant, timide et si élégant! C'est bien lui mais, mon Dieu, je n'aurais jamais cru qu'il soit si petit!'
'Mister Tchekhov, allez-vous visiter le Texas?'
'L'Oregon?'
'Le Michigan?'
'Ecrivez-vous une nouvelle pièce, Mister Tchekhov?'
'Avez-vous déjà vu un frigo?'
'Des pamplemousses?'
'Un aspirateur?'
'Mister Tchekhov, regardez par ici, merci!'
Derrière les grandes baies vitrées, la neige, la neige, à grands traits, des nuages, des serpentins, des chemins de neige dans le ciel.
'Mister Tchekhov, qu'avez vous ressenti lorsque vous avez vu votre Mouette pour la première fois sur la scène du Théâtre d'Art?'
'Mister Tchekhov, comptez-vous rencontrer le Président des Etats-Unis?'
'Mister Tchekhov, vous n'êtes toujours pas marié?'
Mais Tchekhov interrompt l'interview, poliment, à sa manière un peu timide.
On le conduit à son hôtel. Des motards de la police ouvrent la route à son taxi. Des habitants de New York se sont rassemblés, malgré le froid, le long des avenues. Acclamations. On agite de petits drapeaux soviétiques. A l'hôtel, dans le hall, encore des journalistes. Tchekhov s'excuse. Il monte dans sa chambre.
Derrière la fenêtre, la neige, qui tombe, qui se fourvoie, qui trompe, qui souffle, qui fait chavirer, dériver les navires au-dessus des toits de la ville.
Tchekohv est enfin seul. Il ouvre sa valise et déploie son seul trésor, son secret: sa femme.
'Le voyage a été bien long!'
'Vous êtes fatiguée?'
'Oui.'
Tchekhov commande du champagne.
Il l'installe lui-même à côté de la petite table qui sert aussi de secrétaire.
'Un si long voyage! Vous devez être fatiguée!'
'Oui.'
Elle dit oui. Se tait et ajoute:
'Oui, mon amour.'
'Et pliée, vous devez être pilée!'
'Oui, je suis pliée.'
Ils boivent du champagne.
Derrière la fenêtre, la neige, la neige.
Dans la nuit, c'est déjà la nuit, le matin, ils ne savent plus, ils boivent encore du champagne. Il l'embrasse dans le cou. Elle rit. Il rit avec elle. Elle regarde vers le lit, elle arrange son corsage, il la regarde faire. Il dérange son corsage, elle le laisse faire. Elle l'entraîne vers le lit. Ils ont à faire ensemble.
A l'aube, la neige, toujours. Il allume la petite lampe sur la table de nuit. Il la regarde.
'M'accompagnerez-vous plus loin, dans un autre voyage?'
'Oui.'
'Je n'ai que vous.'
'Je sais'
Elle se tait. Puis elle ajoute:
'Mais vous avez votre oeuvre.'
'Non, je n'ai que vous.'
'Je ne partirai pas.'
Il s'endort. Ils s'endorment. Elle le tient dans ses bras. Dans le matin qui monte. S'endorment dans le matin qui descend sur la ville, qui brille, qui brille, dans les glaçons et dans la neige.
Mais le sommeil est court, bref le repos. On frappe à la porte. Tchekhov doit rencontrer le Président des Etats-Unis. Il est en retard. Il est mal réveillé. Il dort éveillé.
Il se lève en catastrophe, s'habille à toute vitesse, se rase devant le miroir ovale de la salle de bains, calmement, soigneusement, sans se couper.
Revient dans la chambre.
Caresse sa femme encore dans le lit. L'embrasse. Elle sort du lit. Elle le regarde. Elle est debout devant le lit. Elle est nue. Il la touche. Ils ne disent rien. Ils se regardent. Puis, tout d'un coup, elle se plie sur elle-même, plusieurs fois, tissu rose, soyeux, minuscule.
Il la prend dans sa main, il la glisse dans la pochette de son veston.
Il lui chuchote que ce ne sera pas long, il lui chuchote qu'ils ne se quitteront plus, qu'il n'y a qu'elle, qu'elle et sinon rien. Rien dit-il.
Il descend dans le hall.
La limousine l'emmène vers Washington. Assis dans les coussins confortable, il caresse tendrement sa pochette, chuchote des mots d'amour. Partout, dans la rue, sur l'océan, sur les fleuves, la neige, la neige, la neige muette qui alourdit les arbres et fait ployer les buissons.
Incidents de frontière
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Oui
Editions Metropolis
Trio
Dostoïevski est au piano, Tourgueniev à la trompette et Boulgakov tient la contrebasse. Le tout est monté sur le toit d'une petite camionnette et sillonne les rues de Moscou.
Dostoïevski s'évertue à accélérer le tempo.
'Du rythme, larves, galériens, vers de terre, de la cadence, tubercules, musiciens du diable!'
Tourgueniev sue à grosses gouttes. Malgré toute l'admiration qu'il a pour Dostoïevski, il ne peut s'empêcher de le maudire intérieurement. Les habitants de la capitale font masse sur leur trajet. Ils regardent avec un mépris certain cette camionnette loqueteuse, ces écrivains pouilleux qui s'efforcent d'être musiciens.
Boulgakov doute, désespère.
'Fédor Mihailovic', crie-t-il à l'adresse de Dostoïevski, pourquoi faisons-nous tout ça? Pourquoi toute cette fatigue? Cela n'a aucun sens! Répondez, Fédor Mihailovic!'
Mais Dostoïevski n'entend aucune plainte, aucune objection.
'Allons, du tempo, de la cadence, limaces, tubercules, pommes de terre, betteraves!'
'Mais pourquoi? Pourquoi de la musique? Ce n'est pas notre domaine, expliquez-nous, Fédor Mihailovic!'
'Continuez, ne parlez pas, jouez seulement, jouez toujours!'
'Mais nous massacrons la musique, Fédor Mihailovic!'
Ils entonnent quelque chose qui ressemble à une ancienne mélodie de jazz, connue, répétée, massacrée, torturée.
La camionnette hoquette, gronde, sursaute, se coule péniblement dans la foule des avenues.
Ils entonne une symphonie de Beethoven, l'héroïque ou la pathétique, adaptée par Dostoïevski lui-même pour piano, contrebasse et trompette.
Les spectateurs murmurent, le morceau ne leur plaît pas.
'Trop moderne, trop vite, décadent!'
Mais Dostoïevski ne se laisse pas impressionner.
'Plus vite, plus fort! Ne pensez à rien. Du rythme où nous finirons par mourir! Oubliez tout! Il n'y a plus rien! Plus de références, plus de musique, tout est mouvement!'
Et les portes, les vitres des maisons tremblent sur leur passage. Des pots de fleurs tombent des étages.
'Jouez! Jouez encore! Jusqu'à la fin! Plus fort!'
Ils sont hâves, ils sont pâles, ils font peur à voir, fatigués, maigres, leur teint blafard, blanc sur le noir et le rouge de leurs chemises de moujiks.
'En avant, massacrez la musique, il n'y a plus de musique, Beethoven était sourd, il n'y a plus que des sourds!'
Et le public commence à s'échauffer. Les vieilles dames swinguent, comme malgré elles, comme submergées par les flots de musique en dehors de toutes les musiques.
'Cassez tout! Jouez hors des ornières, jouez contre la musique!'
Des officiers de l'armée canalisent la foule. Ils se mettent à hurler, ils se mettent à danser. Leurs bottes mal huilées grincent et claquent à côté du temps.
'Ne faites plus de musique! Du bruit, rien que du bruit!'
Un orage de bruits éclate. Les arbres, les maisons de Moscou ruissellent sous la pluie de bruits. Des fleuves de sons sales débordent des bouches d'égout et coulent le long des trottoirs. La trompette de Tourgueniev gémit, la contrebasse de Boulgakov pleure. Les façades des vieux palais staliniens se fendillent et les ponts de la Moskova tremblent sur leurs piles.
'Surtout pas de musique! Pas de musique!', crie Dostoïevski.
Des adolescents, des adolescentes se mettent à danser, jouent à la mort en se jetant sous les roues du camion.
Dostoïevski s'empare d'un micro et commence à chante.
Dans la foule, on rit, on pleure. Des jeunes femmes s'évanouissent, en transe.
'Plus fort, plus fort, jouez contre la mort, contre la musique, jouez pour la mort, jouez avec la mort!'
'Oui, plus fort, plus fort!' hurlent les jeunes femmes avant de s'évanouir.
Le bruit qu'ils font finit par fendre le ciel gris de Moscou. Par la fente, par la déchirure, se penchent quelques vieux démons peinturlurés, quelques anges blancs. Une escouade mêlée des deux espèces, anges et démons, descend vers Moscou, atterrit devant les roues du camion.
Les anges s'occupent des jeunes filles évanouies cependant que les démons essaient de s'en emparer. Un combat s'ensuit. Profitant de la mêlée, un vieux démon gradé, un chef plus laid que ses confrères, saute sur le toit de la camionnette. Il enlace Dostoïevski et se met à l'embrasser.
'Cassez le ciel avec vos bruits, cassez le ciel!'
Le démon lui passe une main rouge, griffue, tordue, dans les cheveu, lui caresse les jambes, les cuisses.
'La mort est avec nous, jouez, jouez plus fort!'
Boulgakov et Tourgueniev s'évertuent sur leurs instruments, ils sont épuisés mais jouent encore, crachent dans la trompette, se blessent les doigts sur les clapets et les cordent, jouent avec la mort.
Le démon embrasse Dostoïevski sur la bouche. Ils s'agrippent à sa guitare. Le démon commence à le déshabiller, puis, soudain, l'enlève dans le ciel, dans le ciel gris de Moscou, entre les toits dorés des églises et les façades torturées des vieux palais staliniens.
'Et nous, et nous?' crient Boulgakov et Tourgueniev.
'Ne nous oublie pas, Fédor Mihailovic, ne nous oublie pas!'
Et Dostoïevski, piquant le démon comme un vieux cheval de retour, redescend, chantant encore, empoigne ses deux compagnons et les soulève.
L'orchestre s'envole. Monte en formation dans le ciel. Décrit un large cercle, quelques zig-zig fatigués et finit par disparaître dans les cris de déception de la foule.
A terre, il ne reste plus que la camionnette, une vieille Tatra verte, prête à rendre l'âme et la foule déçue qui regarde disparaître ses idoles, qui se disperse déjà.
L'hiver
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Trouvaille
Cadres de la direction allongés dans les fauteuils des salles de conférence, attachées de presse mollement alanguies sous des couvertures, animateurs recroquevillés dans des manteaux de fourrure, personnel des services techniques s'embourbant dans la neige fraîche des couloirs ...
Rapidement, vous faites le tour du bâtiment. Partout, c'est le même spectacle: tous les tapis sont blancs, les plantes d'intérieur ressemblent à des sapins, les secrétaires campent dans leurs bureaux gelés, les portes des armoires sont bloquées, la tempête fait rage.
Et la technique! Là, c'est encore pire: le brouillard recouvre les boutons des tables de contrôle. La glace bloque les mécanismes délicats des bancs de mixage. Les câblages ne résistent pas au gel. L'un après l'autre, ils cèdent. On procède à des réparations de fortune. Tout saute encore une fois. Encore une fois, il faut réparer.
On fait passer de la soupe chaude. On distribue du rhum. Du porridge fumant. On amène des chariots remplis de couvertures empilées les unes sur les autres. Les employés s'y enveloppent mais, engourdis par le froid, ils s'endorment à leurs places de travail.
Impossible d'émettre. Une à une toutes les stations se taisent. Le silence se fait à travers les deux ventricules et les deux oreillettes. Sur toutes les artères, toutes les veines, de l'aorte à la veine cave, le silence s'étend.
Vous réveillez les employés. Vous faites venir des chasse-neige. Vous ordonnez que l'on dégage les abords des bâtiments. Vous armez les personnels de piques, de pelles, de sacs de sable et de sel. Vous les encouragez. Vous les tancez. Vous les menacez. On vous répond que l'on ne peut pas travailler dans ces conditions. Vous renvoyez les meneurs.
Mais vous découvrez qu'ils ont raison: on ne peut plus travailler. Les voix ne sortent plus des gorges gelées. Les disques ne tournent plus sur les plateaux bloqués par la neige. Les stations ne rouvriront pas.
Vous insistez pour que l'on enregistre une dernière émission. Elle ne sera pas diffusée car dehors, sur les buttes et les collines, dans les ravins et le long des côtes, les pylônes, couverts de glace, s'effondrent les uns après les autres.
Assis dans le studio glacial de la dernière station de radio encore ouverte, au fond de la dernière vallée encore accessible, sur une chaise plantée dans la neige, vous dites ce que vous avez à dire.
Vous vous adressez aux savants, aux archéologues, aux cartographes, aux arpenteurs. Donnez les coordonnées des plus vastes de vos cathédrales. Situez les ports antiques. Les lieux de naufrages et de batailles.
Il faut faire vite. Résumer. Ce que vous savez. Votre histoire. Reprendre tout au début. Encore une fois. Tout dérouler.
Vous signalez les sites où, sous des couches et des couches de glace, dorment de grandes bêtes des époques préhistoriques. Conservées comme au premier jour. Poils et organes. Dents et ongles. Plus profondes que votre coeur, plus enfouies que votre foie ou vos reins.
Vous dessinez une carte. Les yeux fermés devant le micro, tandis qu'à vos pieds monte la neige. La carte de votre passé.
Mâts, totems, temples de toutes les formes, ateliers de pierres taillées, ébauches des premières roues, pirogues englouties au fond des fleuves et des rivières, villes sur pilotis, nécropoles souterraines ...
Et ces bêtes ... ces bêtes endormies, sous des mètres et des mètres de neige. Ces bêtes d'un temps révolu, qui racontent l'époque de votre adolescence.
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Veut ta peau
Nous avions beau lui jeter dans les jambes tous les bidons, tous les tonneaux, toutes les malles et les dames-jeannes que nous trouvions sur notre chemin, le discours courait plus vite que nous, le discours nous rattrapait. Quelques mètres encore et il allait nous rejoindre, se saisir de nous, ce n'était plus qu'une question de secondes. En nous retournant, nous pouvions l'apercevoir: adjectifs courant ventre à terre, adverbes la chevelure au vent, toutes griffes dehors, le poil en pagaille. Combien de temps allions-nous pouvoir résister? Le courage, le souffle, commençaient à nous manquer. Il nous voulait, il allait nous avoir! Déjà, nous sentions son haleine dans notre nuque. Il salivait! Nous étions perdus! Il galopait derrière nous, sur la terre meuble, le regard fou. Une petite rue sombre. Nous nous y jetons. Le coeur battant, nous tendons l'oreille. Plus rien. L'aurions-nous semé? Et puis, soudain, un grondement, tout proche. Le discours vient de faire démarrer ses cinquante-quatre camions. C'est pour nous, il nous cherche. Nous nous faisons ombres, courants d'air, gris dans le gris, nous nous faisons limaces, alouettes, nuages mais où que nous allions, le discours nous suit. Nous grimpons sur les sommets les plus escarpés, les camions du discours montent la côte derrière nous. Nous plongeons dans la mer, nageons aussi vite que le marsouin ou le dauphin, les camions du discours nous rattrapent. Tels l'aigle ou le vautour, nous volons dans les airs, les camions du discours, portés par le vent, se rapprochent. Il va nous avoir, nous allons lui servir de pâture, nous allons lui servir de repas. Il est sur nos talons, il va s'abattre sur nous de toute la force de ses verbes irréguliers, nous sommes perdus! Soudain, il apparaît devant nous, ouvre sa bouche démesurée et dit: "Pommeau de douche, pommeau de douche, pommeau de douche. Edmond Goncourt vient de dévorer cette espagnole. Des brosses à dents, des brosses à dents, des brosses à dents! Pommeau de douche, pommeau de douche, pommeau de douche. De la poudre et une éponge! De la poudre et une éponge!"
Les Guetteurs (1)
Monologue
non
Primé aux Journées des auteurs de Lyon 2209
Second prix du concours de l'ITI (unesco) 2006-2008
Les guetteurs
1, l'hésitation
UNE FEMME, UNE VOIX, QUATRE MURS.
La femme: ... en ce temps-là, j'avais une amie qui prétendait se placer chaque soir devant un grand miroir qu'elle avait installé à l'endroit du texte qu'elle occupait, un grand miroir devant lequel elle se dévêtait, comme elle disait, autant et même plus qu'il est possible, enlevant tout ce qu'il est possible d'enlever mais aussi tout ce qu'il est impossible d'enlever, une à une chaque ride, un à un chaque pli, poil, os, doigt, nerf et muscle et son nombril et un à un tous ses organes et qui disait que lorsqu'elle avait tout retiré, qu'elle se regardait, plus nue que nue dans son miroir, parmi les châles, les bas, les gants, les grains de beauté, les chapeaux et les parfums, debout dans sa peau retombée, son ventre posé à terre et ses soupirs, que lorsque, ainsi dépouillée de tout, elle s'observait dans le miroir et cherchait dans le miroir ce qui subsistait, ce que vraiment elle ne pouvait enlever, qu'alors elle voyait et elle avait de la peine à le dire, qu'alors elle voyait une valise, lourde et close, une unique valise, lourde et close, disait-elle, flottant dans le vide du miroir, une ancienne valise, disait-elle, de cuir mais de cuir usé, de cuir si usé que, la regardant, l'on se demandait comment elle tenait encore, ne se disloquait pas, ne partait pas en poussière, or je ne parvenais pas à y croire, impossible, me disais-je, impossible qu'il n'y ait là que cette valise, cette valise et rien d'autre, tous ces déshabillages, tous ces efforts, retirer chaque muscle, chaque sourire, pour en arriver là, retirer tout ce que l'on peut retirer et au-delà, retirer, comme elle le disait, ce qui gratte et ce qui ne gratte pas, son ombre et son coeur, ce qui lui appartenait et ce qui ne lui appartenait pas pour ne trouver qu'une valise, non, je ne parvenais pas à y croire et comme encore elle le répétait et comme, décidément, cela me semblait si pauvre, si simple que c'était tout simplement impossible, je lui faisais des suggestions, mille idées, de mille objets me venaient à l'esprit, mille objets qui auraient pu apparaître, qui auraient dû apparaître dans ce miroir lorsque mon amie avait enlevé tout ce qu'elle pouvait enlever et au-delà, tout ce qu'elle ne pouvait enlever, un piano, disais-je, il pourrait y avoir un piano, là, au centre des habits, rides, sourires et colliers que vous avez retirés, un piano au centre de vous-même, un piano auquel vous pourriez venir vous installer et, lorsque le coeur vous en dit, jouer la musique qui vous viendrait à l'esprit, allez, lui disais-je, regardez, regardez encore, une valise, une simple valise, suspendue dans le vide de votre miroir, ce n'est pas possible, c'est exclu, il doit y avoir autre chose, ce n'est qu'une question d'observation, il faut fouiller, fouiller dans les jupes, jupons, sourires, soupirs et nombrils que vous avez retirés, ne protestez pas, il y a autre chose, lui disais-je, impossible qu'il en soit autrement, vous avez mal vu, il faut vous y remettre, essayer encore une fois, un piano, un pont, un ponton, disais-je, un long ponton de planches mal jointes sur lequel, avançant au centre de vous-même, vous iriez marcher pour regarder la mer, assise là-bas, au bout du ponton, les pieds au-dessus des flots, un kiosque à musique, pourquoi pas un kiosque à musique, lui disais-je, l'un de ces pavillons anglais au toit pointu dans lesquels peuvent se tenir de petits orchestres, voilà, un kiosque à musique, il pourrait y avoir un kiosque à musique dans votre miroir ou un opéra, un petit opéra de province perdu dans la glace de votre miroir, un grand opéra au renom international qui brillerait de mille feux parmi vos jupes, jupons et souvenirs, une piste de danse, une poste, que sais-je, mille objets, mille lieux, lui disais-je mais une valise, non, à cela je ne peux pas croire, à cela je ne veux pas croire, elle m'écoutait, m'écoutait encore mais ne se laissait pas convaincre, elle insistait, elle n'en démordait pas, une valise, il lui fallait une valise, c'était une valise ...
UNE COURTE PAUSE, PRESQUE RIEN, L'IDEE DE LA NUIT, PEUT-ETRE. MAIS, DEJA, ELLE A REPRIS ...
Les Guetteurs (2)
Monologue
non
Les guetteurs
2, la certitude
UNE FEMME, UNE VOIX, QUATRE MURS, UNE FENETRE OUVERTE SUR UN PAYSAGE DE VILLE QUI LENTEMENT S'ASSOMBRIT. EN FACE: UNE AUTRE FEMME. LA, ELLE NE DIRA RIEN, SE CONTENTERA D'ECOUTER. PLUS TARD PEUT-ETRE, DANS UN AUTRE MOMENT DU MEME TRAVAIL, PEUT-ETRE, OUI, PEUT-ETRE PLUS TARD DIRA-T-ELLE QUELQUE CHOSE.
La femme: ... je me souviens que plusieurs fois, alors que nous n'étions déjà plus tout à fait des enfants, nous avons surpris mon frère penché sur l'oreille de ma soeur, je me souviens que mon frère prétendait écouter des bruits dans l'oreille de ma soeur, je me souviens que, comme nous lui demandions ce qu'étaient ces bruits qu'il entendait, mon frère nous expliquait qu'il s'agissait des bruits que le monde produit en tournant, qu'il les entendait distinctement et que, si nous le voulions, nous pouvions les entendre aussi, je me souviens encore que, comme nous insistions pour qu'il nous décrive ces bruits, mon frère nous annonça un jour qu'il venait d'entendre le bourdonnement de quarante jeeps dans l'oreille de ma soeur, le bourdonnement de quarante jeeps montant à l'assaut d'une montagne de haute Autriche, quarante jeeps se ruant sur les pentes par des routes poussiéreuses, par des routes enneigées, quarante jeeps dont le bourdonnement faisait partie des bruits que le monde produit en tournant et je me souviens, oui je me souviens fort bien que, quelques jours plus tard, comme nous l'avions de nouveau surpris penché sur l'oreille de ma soeur, sans bouger, sans même s'interrompre ni lever les yeux sur nous, mon frère prétendit qu'il étudiait le murmure agaçant de trois mouches, du sud de l'Argentine, trois grosses mouches tournoyant au-dessus d'un morceau de viande, trois grosses mouches bourdonnantes et je me souviens, je me souviens encore d'un autre jour, un jour où, comme il s'était penché une nouvelle fois sur l'oreille de ma soeur, mon frère nous parla du bruit que font les oeufs en neige lorsqu'on les écrase dans le fond de l'assiette, cette succession de petites explosions, ce bruit de mousse agonisant entre le fond de l'assiette et la cuillère, je me souviens, je me souviens que mon frère insista pour imiter ce bruit, puis que, lorsqu'il l'eut imité, que nous l'eûmes identifié, il nous demanda de nous pencher à notre tour sur l'oreille de ma soeur dans laquelle en effet nous entendîmes le bruit que font les oeufs en neige lorsqu'on les écrase et ce bruit, nous le reconnûmes immédiatement, sans hésiter, comme nous reconnûmes quelques jours plus tard le grondement d'un volcan qui ne pouvait être que l'Etna, la sortie des fidèles de la grande mosquée du Caire le vingt-cinq mai mille neuf cent vingt cinq, date du plus violent orage jamais enregistré dans le pays et puis enfin, enfin, ce son, le son très distinct et très reconnaissable que faisait en s'ouvrant et en se refermant une certaine porte d'un certain établissement de Coblence, bruit que mon frère disait être capable de distinguer entre mille autres bruits du même type, bruit qui se répétait avec une certaine fréquence plus importante dans les heures nocturnes, presque nulle dans la matinée, bruit qu'il avait découvert quelques jours plus tôt et que depuis, comme pour vérifier sa fréquence, il venait guetter aux heures auxquelles il savait que ce bruit se produisait mais aussi aux heures auxquelles il n'avait que fort peu de chances de l'entendre, or je me souviens, je me souviens fort bien qu'alors nous pensâmes qu'il y avait là un scandale, oui, un scandale dans la présence de ces bruits du monde dans l'oreille de ma soeur, dans la présence de ces quarante jeeps, de ces trois mouches et de ce volcan dans l'oreille de ma soeur, dans le fait que mon frère les épie ou même simplement dans le fait que le monde en tournant produit de tels bruits mais je me souviens, je me souviens encore, je me souviens aussi que de tous les bruits que mon frère entendait dans l'oreille de ma soeur, que de tous les bruits qu'il nous décrivit durant ces années, celui qui nous intriguait le plus, celui qui nous inquiétait singulièrement, n'était ni le bruit des quarante jeeps ni celui de ce bordel de Coblence ni le murmure agaçant de ces trois grosses mouches du sud argentin mais un autre bruit, un bruit que mon frère disait percevoir à coup sûr chaque fois qu'il se penchait sur cette oreille, un bruit sourd, continu, presque un bourdonnement mais cadencé, un bruit qui résonnait comme en arrière-plan dans l'oreille de ma soeur et dont mon frère disait qu'il avait su, avant même de l'entendre pour la première fois, avant même de l'écouter attentivement, qu'il avait toujours su que c'était le bruit sourd, le piétinement sec que font les sangliers en marchant derrière la brume ...
UNE OMBRE
Les Guetteurs (3)
Monologue
non
Les guetteurs
3, l'adolescence
UNE FEMME, QUATRE MURS. UN OBJET, PLUSIEURS OBJETS: PHOTOGRAPHIE, GUITARE, PARDESSUS, UNE SOURIS DE TISSU, UN OS DE PLASTIQUE OU UNE BOUGIE. DANS CES OBJETS, LIRE L'ABSENCE DE QUELQU'UN. MAIS CE POURRAIT AUSSI ETRE UN CERCUEIL, DUNE CERTAINE MANIERE, C'EST UN CERCUEIL. SUR LA RAMBARDE DE FER DE LA FENETRE ATTERRISSENT DES OISEAUX. ILS JETTENT UN COUP D'oeIL A L'INTERIEUR PUIS SE RENVOLENT.
La femme: ... il faudrait y mettre de vraies chaînes, non pas des chaînes de métal ou d'acier, non, des chaînes faites dans le tissu de la pensée: remords, tendresse, phrases, paroles, belles paroles, tous les deux nous pourrions, sous le ciel nous irions, fermez les yeux, je vous emmène, nous pouvons puisque je veux bien, à quoi pensez-vous, regardez-moi, oubliez, votre peau plus douce que poussières d'étoiles, parlez-moi encore, elles seraient douces, ces phrases faites dans la plus belle des grammaires, elles n'entreraient pas dans sa chair, n'abîmeraient aucun muscle ni aucun organe, elles seraient fermes et tendres, vous les auriez mûrement réfléchies, vous les auriez longuement ciselées, surtout, elles lui interdiraient de se remettre en route pour se briser une fois de plus aux mille risques des chemins: le vent, la tempête, le pont, la rivière, la tristesse, la colère, tous les sentiments et les flammes de la bêtise tapies sous les plus petits buissons de la prairie, mille objets, mille petites choses sur lesquelles cela se brise encore, comme si c'était construit pour vous faire courir, comme si cela n'existait que pour mille fois vous faire lever la nuit, vous vous engouffrez dans un taxi, à demi-nue, vous avez oublié d'enlever vos pantoufles, mille fois vous passez les mêmes portes coulissantes des mêmes hôpitaux, mille fois vous prenez rendez-vous dans des écoles, chez des médecins, mille fois vous vous penchez sur ce qu'il en reste dans son lit, rouge, jaune, minuscule entre les couvertures chaudes, il faut graisser le moyeu afin d'éviter que l'essieu ne se bloque dans le feu du pavé, sous la pluie battante, dans la boue des collines, au fond de la plus petite impasse de la plus petite ville tapie au fond de la plus petite pensée du plus petit continent, il faut se pencher sur la chose, se pencher encore, soigner sa gueule en flammes, les cartilages coincés sous la carapace, entre deux écailles vertes zébrées de rose, sous les téguments d'azote de cet organisme si parfaitement étranger, cet organisme dont vous vous demandez encore si sa respiration exige l'ammoniaque, le radon, l'hélium, le carbone, mais ce pourrait aussi bien être l'américium, qui sait, personne ne vous a introduite dans l'usage du monde que font les poumons de cette chose et il vous suffit de savoir que cela pense, la certitude que mille fois, vous devrez démonter ces pensées, mille fois défaire, refaire le fil besogneux des pensées besogneuses de cette chose, mille fois revenir auprès des médecins, poser les mêmes questions, pourquoi cette couleur soudain au fond des yeux, pourquoi cette chair si sensible, la carapace d'écailles ne suffit donc pas, dans les fonds graisseux, la peau, pourtant, devrait être protégée, elle ne l'est pas, tout se défait et pourquoi faut-il que cela aille se défaire, une fois encore, dans les yeux d'une autre femme, est-ce sa manière de se refaire, on connait ça, on connait ça si bien, longtemps cherché, mille ouvrages, modes d'emploi, rapports, vices de fabrication, vous ne saviez pas, cela vous est devenu évident le jour de sa cinquante millième explosion, le soir de son deux cent vingt deuxième départ, lorsque, pour la quarante-huitième fois, il a fallu que cela mette son chapeau, enfile sa culotte courte, se munisse du pistolet à bouchons que vous aviez pourtant enfermé dans l'armoire, le problème n'est pas qu'il part, le problème n'est pas que sa peau ne vaut pas cher ni la vôtre, le problème ce ne sont pas les femmes au fond des yeux desquelles cela va s'effondrer, le problème c'est que vous ne pouvez pas vous résoudre à la séparation, le problème, c'est que vous ne le jetez pas au fleuve, lui, ses mille couches-culottes, ses quatre-vingt-deux pneus de rechange, ses costumes neufs, tous si clairs que l'on dirait qu'ils sont faits de nuages, ses chapeaux de paille, ses balles de plastique rose, ses deux cent soixante tentacules roses zébrés de vert, ses chromes rutilants, le problème c'est qu'il vous est devenu une habitude, plus qu'une habitude, une compagnie, le problème, c'est: si vous le renvoyez, s'il s'en va, si vous le faites terminer sa course dans le grand tas des objets périmés et sans usage, qui alors, qui sècherait vos cheveux après l'orage, le problème, c'est: qui viendra lire sur vos paupières les textes minuscules, écrits à l'encre bleue, qui racontent l'histoire de votre captivité dans la ville aux mille palais, aux cinq cent canaux, le problème, c'est: qui soulèvera votre langue pour déchiffrer les textes écrits à l'encre rouge dans votre bouche, qui disent votre nom, qui disent le nom de votre mère, qui parlent de votre père, de votre nièce partie en Angleterre, les textes qui expliquent pourquoi les juges de la ville aux cinq cent canaux, aux mille palais vous ont relâchée, qui donnent la date du jour de votre libération, qui précisent le jour où expirera à la fois l'édit qui vous libère et votre liberté, le problème, c'est: s'il part, s'il vous quitte, si vous soufflez dessus pour l'éteindre, si vous lui retirez sa batterie, si vous le laissez se dessécher ou s'installer définitivement au fond des yeux d'une autre femme: qui alors, qui soulèvera l'écorce de la terre pour vous retrouver lorsque souffle le vent, le problème c'est: qui perdra patience dans votre cuisine, qui cassera vos assiettes, qui emmènerez-vous promener le soir dans le petit parc au bas de votre immeuble, dans quel tissu irez-vous vous réchauffer lors des grands froids, qui vous transformera en mie de pain, qui mangera dans votre main, qui bouchera ses oreilles lorsque vous chantez, quel doigt poserez-vous sur vos lèvres les soirs de tempête, vous pouvez mille fois le dire, vous le faites, mille fois, encore, vous le dites, vous vous levez la nuit et vous le dites aux fenêtres fermées, vous sortez le jour, vous le dites aux yeux mauvais des réverbères de la nuit, vous sortez dans l'aube, vous le dites à toute cette eau qui vient du ciel, vous le dites aux pas des promeneurs du soir dans la rue, vous le dites parce que vous devez le dire: qui ramènera la lune jusque dans votre salle de bain, qui vous conduira à travers la ville lorsque vous irez faire vos courses en banlieue, où poserez-vous vos bagages, quelle joue aurez-vous pour y contempler la pluie, qui sera le premier, qui le dernier, qui l'oiseau, qui le chat, qui emmènerez-vous en enfer, qui jouera le rôle de l'homme terminé, qui vous montrera les neiges éternelles, qui vous mettra au monde une fois venu le jour de votre naissance, qui soufflera dans votre bouche, qui sera le bateau sous vos pieds, qui la galère, qui la vapeur, qui le mazout, entre quels doigts irez-vous chercher les tigres lents, les fauves bleus que vous avez décidé de nourrir, dont la faim est infinie, à qui il faut rendre visite chaque jour, les brosser, leur parler, au risque de les voir s'évader, au risque de les voir se faner, au risque de les voir partir en fumée, au risque de les voir exploser, le problème, c'est: s'il n'est plus là, qui vous apportera des roses ...
Extrait
non
copyright Pascal Nordmann 2008
Les rêveurs
TRES LENTEMENT TOUS LES PERSONNAGES SE RETOURNENT DANS LA DIRECTION INVERSE. PUIS:
Employé des Parcs et Forêts: Le cheval d'un de mes amis est un chien.
Conducteur d'autobus: Un chien? Impossible!
Jeune homme: Du peu de choses que je sais sur les chiens, il en est une dont je suis à peu près certain: un chien reste un chien.
Employé des Parcs et Forêts: Ce chien dont je vous parle est un chien particulier ...
Homme un peu louche: Particulier ou pas, un chien n'est pas, ne sera jamais un cheval.
Employé des Parcs et Forêts: Comment pouvez-vous être si affirmatif?
Voiture bleue: Le piano, comme le chien, comme la trompette et comme une foule d'autres engins sont des instruments du sentiment dans lesquels il n'est pas rare de chavirer, tandis que le cheval ...
Jeune fille: Le désire de plaire, vous comprenez?
Employé des parcs et forêts: J'ai connu certains amis qui ont fait naufrage dans leur cheval.
Conducteur d'autobus: Dans leur cheval? Absurde!
Jeune homme: Dans un cheval? Enfin, voyons ...
Vieille dame: Faire naufrage dans son cheval? Mais non, c'est impossible!
Jeune homme: Absurde! Absolument absurde!
Conducteur d'autobus: On ne peut pas sombrer dans son cheval, comprenez-vous! Le cheval vous tient éveillé, sinon, il n'est pas cheval. Par contre, on peut chavirer dans son chien. Facilement. Toucher le fond de son chien. S'y abîmer. S'enfoncer dans la vase. Parmi les algues et les rochers. Les volcans sous-marins. Se fracasser, corps et biens, au milieu de la faune mystérieuse et splendide des fonds de son chien.
Jeune fille en manteau de pluie: Enfin, soyez raisonnable! A votre âge, courir les bois en racontant des bêtises ... Vous allez nous attraper une pneumonie, nous faire une angine, une bronchite!
EN PRENANT SON TEMPS, EN SAUTANT SUR UN PIED, PUIS EN SAUTANT A PIEDS JOINTS, LA PETITE FILLE S'EST APPROCHEE DE L'ARBRE. A L'INSTANT EXACT OU ELLE Y POSE SA MAIN, EN FAISANT SE CHEVAUCHER CERTAINES PHRASES:
Employé des Parcs et Forêts: Je vous remercie d'être venus si nombreux. Je ne veux pas faire de discours. Le maire va maintenant planter le premier des 99 arbres. Si vous voulez bien me suivre.
Policier: Mes amis, encore une fois merci! Merci pour la ville, merci pour nous. Merci d'être venus. Votre présence est un encouragement pour nos efforts.
Pilote 1: Un poumon de verdure auquel nous pensons depuis longtemps sans avoir jamais, qui sait pourquoi, réellement envisagé sa réalisation et qu'aujourd'hui, nous allons enfin ...
Voiture rouge: 99 arbres, un chiffre qui, comme certains d'entre vous l'auront deviné, n'a pas été choisi au hasard, un chiffre du passage, un chiffre presque complet.
Vieille dame: Lorsque l'idée de planter ces 99 arbres germa dans l'esprit du maire, nombreux furent ceux que la nouveauté du concept effraya, cependant ...
Vieil homme: Et je pense que l'on se souviendra avec émotion de cette petite cérémonie, de sa simplicité et du bon vin qui y fut débouché ...
Conducteur d'autobus: De grandes villes, je le sais, envient cette réalisation courageuse et je me suis laissé dire qu'il n'est pas exclu que certaines nous imitent.
Jeune homme: De l'audace, toujours de l'audace, tel est le mot qui guida les services compétents durant la lente gestation de ce projet difficile.
Jeune femme: Nous aurions pu bien sûr utiliser ce terrain à des fins utiles mais les fins utiles sont-elles utiles?
Pilote 4: Je ne ferai pas de longs discours. Les arbres ont-ils besoin de discours? Ils se contentent du murmure du vent.
Pilote 2: Et sur le flanc Est de la surface nouvellement arborisée les équipements socioculturels à venir compléteront intelligemment l'ensemble.
Pilote 3: Un lieu de vie. Un lieu où croît la vie dans ce qu'elle a de plus fragile et aussi, hélas, de plus menacé ...
Voiture bleue: Autrefois, on aurait parlé de la beauté de la terre natale. Aujourd'hui les pères sont loin. Dans le Berry. Les terrils du Nord. Le Congo. L'Indochine. Le Canada.
Homme un peu louche: Et que le vent d'Est si typique de nos contrées, jouant dans leurs feuillages, fortifie les jeunes branches de ces 99 végétaux ...
LA PETITE FILLE RETIRE VIVEMENT SA MAIN DE L'ARBRE. AUSSITOT, TOUT LE MONDE SE TAIT.
Petite fille: Personne n'écoute personne! On n'entend rien et on ne comprend rien! Si je me mettais à sonner comme un clocher, ce serait comme si je sautais à l'élastique. Mais je déteste le saut à l'élastique. Ou comme si je me faisais homme. Ou comme si je me faisais papyrus. Je vais me faire papyrus. Et si je me faisais papyrus ce serait comme si je me faisais anglaise. Ou machine. Et puis finalement c'est très bien comme ça. Ça nous permet de dire n'importe quoi. Heureusement que personne n'écoute. C'est seulement très fatiguant. Un peu fatiguant. Terriblement fatiguant. Mais que j'ai envie de dire n'importe quoi!
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Ecriture à l'encre
Pascal Nordmann
Littérature
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