Titre: Passager ClandestinGenre: Histoires courtesExtrait de: Incidents de frontièrePublié: OuiRemarque: Editions Metropolis
Passager Clandestin
C´est l´hiver. Sur New York. Et la ville est grise et la neige beige, noire, mouillée, emplit les rues, lentement, silencieusement, monte, océan, désert. A l´aéroport d´Idlewild, des chasse-neige précèdent l´appareil qui vient d´atterrir. Ils roulent en cortège, roulent lentement dans la neige et viennent s´arrêter dans une petite porte jaune. Porte marquée d´un grand I rouge, réservée aux passagers de marque. Le vol spécial est assuré par Aeroflot. Ilyouchine. Provenance, Moscou, durée du vol, 15 heures, escales, Varsovie, Berlin, Londres, Montréal. Tandis que l´appareil roule encore sur le tarmac, aux hublots s´amoncellent déjá étoiles de givre, flocons de neige, grandes larmes de glace. Le passager de marque s´est enfermé dans une cabine spéciale. On l´attend. Dans le salon rouge de l´aéroport, les officiels, les photographes s´impatientent. Anton Tchekhov entame sa visite aux Etats-Unis par un retard inexplicable. Enfin, il arrive, sur la passerelle, entre deux agents de sécurité. «Ce petite homme? Mais oui, c´est lui! Sur ses photos, il n´a pas l´air si petit! Les photos trompent souvent sur la taille! Tout de même, je n´aurais jamais cru qu´il soit si petit! Vous avez vu ces lorgnons? Mais si, c´est bien lui! Aimable, souriant, timide et si élégant! C´est bien lui mais, mon Dieu, je n´aurais jamais cru qu´il soit si petit!» «Mister Tchekhov, allez-vous visiter le Texas?» «L´Oregon?» «Le Michigan?» «Ecrivez-vous une nouvelle pièce, Mister Tchekhov?» «Avez-vous déjá vu un frigo?» «Des pamplemousses?» «Un aspirateur?» «Mister Tchekhov, regardez par ici, merci!» Derrière les grandes baies vitrées, la neige, la neige, á grands traits, des nuages, des serpentins, des chemins de neige dans le ciel. «Mister Tchekhov, qu´avez vous ressenti lorsque vous avez vu votre Mouette pour la première fois sur la scène du Théâtre d´Art?» «Mister Tchekhov, comptez-vous rencontrer le Président des Etats-Unis?» «Mister Tchekhov, vous n´êtes toujours pas marié?» Mais Tchekhov interrompt l´interview, poliment, á sa manière un peu timide. On le conduit á son hôtel. Des motards de la police ouvrent la route á son taxi. Des habitants de New York se sont rassemblés, malgré le froid, le long des avenues. Acclamations. On agite de petits drapeaux soviétiques. A l´hôtel, dans le hall, encore des journalistes. Tchekhov s´excuse. Il monte dans sa chambre. Derrière la fenêtre, la neige, qui tombe, qui se fourvoie, qui trompe, qui souffle, qui fait chavirer, dériver les navires au-dessus des toits de la ville. Tchekohv est enfin seul. Il ouvre sa valise et déploie son seul trésor, son secret: sa femme. «Le voyage a été bien long!» «Vous êtes fatiguée?» «Oui.» Tchekhov commande du champagne. Il l´installe lui-même á côté de la petite table qui sert aussi de secrétaire. «Un si long voyage! Vous devez être fatiguée!» «Oui.» Elle dit oui. Se tait et ajoute: «Oui, mon amour.» «Et pliée, vous devez être pilée!» «Oui, je suis pliée.» Ils boivent du champagne. Derrière la fenêtre, la neige, la neige. Dans la nuit, c´est déjá la nuit, le matin, ils ne savent plus, ils boivent encore du champagne. Il l´embrasse dans le cou. Elle rit. Il rit avec elle. Elle regarde vers le lit, elle arrange son corsage, il la regarde faire. Il dérange son corsage, elle le laisse faire. Elle l´entraîne vers le lit. Ils ont á faire ensemble. A l´aube, la neige, toujours. Il allume la petite lampe sur la table de nuit. Il la regarde. «M´accompagnerez-vous plus loin, dans un autre voyage?» «Oui.» «Je n´ai que vous.» «Je sais» Elle se tait. Puis elle ajoute: «Mais vous avez votre oeuvre.» «Non, je n´ai que vous.» «Je ne partirai pas.» Il s´endort. Ils s´endorment. Elle le tient dans ses bras. Dans le matin qui monte. S´endorment dans le matin qui descend sur la ville, qui brille, qui brille, dans les glaçons et dans la neige. Mais le sommeil est court, bref le repos. On frappe á la porte. Tchekhov doit rencontrer le Président des Etats-Unis. Il est en retard. Il est mal réveillé. Il dort éveillé. Il se lève en catastrophe, s´habille á toute vitesse, se rase devant le miroir ovale de la salle de bains, calmement, soigneusement, sans se couper. Revient dans la chambre. Caresse sa femme encore dans le lit. L´embrasse. Elle sort du lit. Elle le regarde. Elle est debout devant le lit. Elle est nue. Il la touche. Ils ne disent rien. Ils se regardent. Puis, tout d´un coup, elle se plie sur elle-même, plusieurs fois, tissu rose, soyeux, minuscule. Il la prend dans sa main, il la glisse dans la pochette de son veston. Il lui chuchote que ce ne sera pas long, il lui chuchote qu´ils ne se quitteront plus, qu´il n´y a qu´elle, qu´elle et sinon rien. Rien dit-il. Il descend dans le hall. La limousine l´emmène vers Washington. Assis dans les coussins confortable, il caresse tendrement sa pochette, chuchote des mots d´amour. Partout, dans la rue, sur l´océan, sur les fleuves, la neige, la neige, la neige muette qui alourdit les arbres et fait ployer les buissons.